Enseigner l’économie en s’appuyant sur les apports des neurosciences cognitives et les outils numériques : le dispositif « do it yourself » (DIY)

Selon l’étude JAMES de 2018 [1], 99% des jeunes résidant en Suisse âgés entre 14 et 17 ans possèdent un smartphone. Ce chiffre s’élève même à 100% pour la tranche d’âge 18-19 ans. Par ailleurs, 81% d’entre eux utilisent Google et d’autres moteurs de recherche tous les jours ou presque pour s’informer sur Internet, et la moitié d’entre eux utilisent fréquemment les réseaux sociaux comme source information. Plus largement, plus de la moitié des êtres humains sont aujourd’hui connectés [2]. Ces quelques données, bien que non exhaustives, témoignent de l’essor et de la généralisation des technologies de l’information et de la communication qui contribuent à transformer en profondeur les modes de vie. Notre rapport au savoir est bouleversé. Les individus, particulièrement les jeunes, tiennent désormais le monde entre leurs mains. Cet accès sans précédent à l’information et à la communication a fait émerger un être nouveau, produit de la révolution numérique, incarné par Petite poucette [3]. La connaissance, produit rare autrefois, est désormais abondante. Mais cette facilité apparente s’avère trompeuse. Accessibilité ne veut pas forcément dire maîtrise. Dès lors, l’enjeu est désormais de savoir comment trouver, sélectionner, discriminer, comprendre, exploiter et s’approprier l’information.

Cette évolution technologique majeure qui impacte la société toute entière, notamment l’école, conduit inexorablement à interroger nos méthodes d’enseignement. Peut-on enseigner aux petites poucettes comme on enseignait il y a encore quelques années ? On peut légitimement penser que non. La question se pose d’autant plus pour l’enseignement de l’économie, discipline connectée à l’actualité et historiquement fondée sur la mise en activité de l’élève, dont la finalité première est de permettre aux jeunes de mieux comprendre le monde qui les entoure. Une compréhension qui doit être la plus juste possible à l’heure de l’infox et de l’infobésité, de surcroît lorsque l’on connaît le poids des représentations et le danger des biais cognitifs.

Parallèlement aux évolutions technologiques, les connaissances dans le domaine de l’éducation ont progressé, notamment par le biais du développement des neurosciences cognitives. A la fois discipline scientifique et domaine de recherche, les neurosciences cognitives ont permis une meilleure compréhension des mécanismes cérébraux impliqués dans les divers processus d’apprentissage. Elles constituent une branche des sciences cognitives qui incluent les neurosciences, la neuropsychologie et la psychologie. Reposant sur le concept central de plasticité cérébrale, elles partent du principe que l’architecture du cerveau à un moment donné contraint les capacités d’apprentissage mais qu’en retour les apprentissages influencent et modifient les connexions neuronales, donc les capacités d’apprentissage. Ainsi, les pratiques pédagogiques mises en œuvre s’avèrent déterminantes pour la réussite des apprentissages et la progression des élèves. Parmi les principes clés des neurosciences cognitives figure l’engagement actif de l’apprenant, deuxième pilier de l’apprentissage cité par Stanislas Dehaene [4]. Par engagement actif est entendu implication cognitive, c’est-à-dire amener l’élève à se poser des questions et à y répondre de manière autonome et responsable, et à faire face à des tâches suffisamment complexes pour susciter sa curiosité et l’envie de dépasser ses propres limites (ce qui se rapproche de la zone proximale de développement de Vygotski).

Pouvant susciter une certaine défiance de prime abord, légitime lorsqu’il s’agit de remettre en cause, même partiellement, des pratiques pédagogiques établies depuis longtemps, pourquoi ne pas voir dans ces évolutions une opportunité de repenser nos méthodes d’enseignement ? Comment exploiter les apports récents des neurosciences cognitives et le développement des outils numériques pour imaginer, élaborer et tester de nouveaux dispositifs didactiques plus engageants et certainement plus motivants pour les élèves ? Il ne s’agit pas de renoncer complètement à l’existant ou de le remettre entièrement en cause mais plutôt d’explorer et de donner une chance à de nouvelles méthodes innovantes méritant d’être testées sur le terrain.

Le cours magistral, déguisé parfois en cours dialogué ou en d’autres formes hybrides transmissives, peut apporter un certain confort à l’enseignant. Posture a priori rassurante et structurée de distribution du savoir allant de l’expert vers l’apprenant, le risque est celui de l’illusion de l’apprentissage. Bien que les élèves peuvent parfois faire mine de démontrer de l’intérêt pour les dispositifs verticaux, moins coûteux en efforts et se révélant être plutôt efficaces pour les bons élèves, ils s’avèrent cependant trop aléatoires en termes d’appropriation réelle et de sens donné aux différents savoirs disciplinaires. Les élèves se comportent aujourd’hui en véritables acteurs et contributeurs d’informations dans leur quotidien, ce qui les amène à de moins en moins bien supporter une posture passive ou à accepter les dispositifs trop normés et dirigistes. Bien que les pratiques pédagogiques visent la plupart de temps la mise en activité des élèves, pourquoi ne pas approfondir cette tendance quitte à bousculer voire renverser les rôles traditionnellement dévolus à l’enseignant et aux élèves ?

Il apparaît dès lors pertinent de réfléchir à des dispositifs didactiques refondant la place et le rôle de l’élève, et l’érigeant en véritable acteur et contributeur du savoir. Amener les élèves à s’interroger, soulever des questions et formuler des hypothèses, mener des investigations, chercher, trier et s’approprier l’information, présenter les résultats obtenus et même s’évaluer entre pairs. A l’enseignant de planifier, scénariser et superviser les séances et aux élèves de construire et faire le cours à l’instar du modèle de « partnering » développé par Mark Prensky [5]. Dans cette configuration de type « classe renversée »[6], l’enseignant a pour rôle principal de coordonner les efforts des élèves, leur fournir le matériel nécessaire et institutionnaliser la connaissance. Quoi de mieux finalement que d’enseigner pour apprendre et s’approprier les savoirs ?

Dans ce type de dispositif impliquant une collaboration active entre pairs, l’organisation d’ensemble doit être bien pensée et clarifiée. Instaurer des règles tout en laissant suffisamment de souplesse aux acteurs. Cette forme poussée de mise en activité permettrait d’impliquer pleinement les élèves tout en donnant le recul nécessaire à l’enseignant pour observer, pointer les difficultés, soutenir de manière ponctuelle et différenciée, et institutionnaliser l’élaboration progressive des savoirs. Ce dispositif « do it yourself » (DIY) amène les élèves à construire en autonomie le cours sous le regard bienveillant de l’enseignant. Néanmoins, cela implique un accès aux ressources requises, que la classe et ses règles de fonctionnement soient aménagées en conséquence et que les élèves possèdent les prérequis fondamentaux.

Et l’évaluation dans tout ça ? Elle devrait d’abord être conçue dans l’optique de soutenir les apprentissages, et ce à différentes phases. Le repérage des essentiels tout d’abord, en amont, afin de mieux guider les élèves tout au long de leur parcours. La mémorisation active ensuite qui, par le biais du questionnement, permet un enregistrement plus efficace des connaissances à acquérir [7]. Le contrôle d’acquisition enfin qui, par le biais de rappels expansés, doit être judicieusement planifié et réalisé dans le but d’une rétention durable des savoirs. Dans le cadre d’un dispositif DIY, l’évaluation pourrait se réaliser selon différentes modalités et à différentes échelles, toujours avec l’implication active des participants. Pourquoi pas une épreuve finale de type sommative, avec un pointage préalable des essentiels, des questions et une grille d’évaluation préparées en amont par les élèves. Cette épreuve sommative serait mêlée à un système de contrôle continu valorisant les efforts et l’attitude plutôt qu’une focalisation sur les résultats et les erreurs éventuelles. Ainsi, l’évaluation gagnerait en légitimité et efficacité, et ne serait plus perçue comme un instrument unique de sanction.

Ce système de classe renversée vise à encourager l’investissement et la collaboration des élèves sous le regard bienveillant de l’enseignant devenu « facilitateur des apprentissages ». Le dispositif du DIY permet ainsi de maximiser les heures de présence en classe en développant bon nombre de compétences telles que l’autonomie, la créativité, la collaboration, la communication, etc. En phase avec les aspirations et pratiques des jeunes devenus des « hackers » et « makeurs » [8], la pratique du DIY s’avère entièrement centrée sur l’apprenant. Ce dispositif didactique pourrait être mis en œuvre ponctuellement, en complémentarité de configurations plus classiques, pour la construction de certaines séquences notamment.

S’agissant de l’économie, son ancrage sur l’actualité et l’environnement direct des élèves en fait une discipline tout à fait propice à ce type de dispositif. Les thématiques abordées font échos aux représentations et savoirs déjà présents, ce qui favorise la curiosité, le questionnement et l’effort d’investigation. S’appuyant déjà largement sur des méthodes qui favorisent la mise en activité des élèves, notamment par le biais de l’étude de documents ou la résolution d’exercices, l’enseignement de l’économie qui mêle savoirs théoriques, données empiriques et référence à l’actualité se prête particulièrement bien au dispositif DIY. Partant de questions centrales et structurantes en lien avec les thématiques prescrites par les plans d’études, il place l’élève dans une véritable posture d’investigation en adéquation avec les objectifs généraux et fondamentaux de la discipline tels que le développement de l’esprit critique ou l’autonomie. Le dispositif DIY fait entrer les élèves dans la résolution de tâches complexes dont les modalités pratiques et concrètes de mise en œuvre doivent être adaptées et définis par l’enseignant. Il reste en outre applicable tant en économie générale ou politique qu’en économie d’entreprise, comme par exemple en comptabilité où on peut imaginer les élèves se mettre dans la peau d’un créateur d’entreprise devant se familiariser avec les différents éléments et règles de fonctionnement comptables.

Reste à tester l’efficacité de ce type de dispositif compte tenu d’un certain nombre de paramètres contextuels propres à chacun. Il faudrait entre autres évaluer la capacité des élèves à s’y investir, en lien avec les différents acteurs impliqués (responsables d’établissement, enseignants, parents…), ainsi que les résultats finaux obtenus en termes de compréhension et d’appropriation des connaissances. Il ne s’agit pas de proposer une recette miracle mais plutôt un processus alternatif, intéressant, tout en sachant que le pragmatisme demeure la règle dans un métier où l’écoute, le questionnement, la créativité et l’adaptation demeurent des qualités essentielles. Le contexte sanitaire actuel a montré combien élèves et enseignants sont capables d’explorer de nouvelles manières de faire. Une occasion peut-être pour faire un pas de plus vers le changement…

 

Grégory Ode

IUFE – Didactique romande de l’économie

Gregory.Ode@unige.ch


Photo by Marvin Meyer on https://unsplash.com/photos/SYTO3xs06fU

[1] https://www.swisscom.ch/content/dam/swisscom/fr/…

[2] https://wearesocial.com/fr/blog/2018/10/digital-social-et-mobile-etat-des-lieux-sur-le-dernier-trimestre-2018

[3] Michel Serre, Petite Poucette, 2012.

[4] Stanislas Dehaene, Les quatre piliers de l’apprentissage. Ce que nous disent les neurosciences, 2018.

[5] Mark Prensky, Teaching Digital Natives : Partnering for Real Learning, 2010.

[6] Jean-Charles Caillez, La classe renversée. L’innovation pédagogique par le changement de posture, 2019.

[7] L’application Anki permet la mémorisation active et individualisée, fonctionnant sur la base de questions/réponses (création de cartes). L’application fonctionne avec un algorithme qui permet d’optimiser la mémorisation (choix et fréquence des questions présentées à l’élève). Lien vers le site web : https://web.ankiapp.com/

[8] Jean-Charles Caillez, La classe renversée. L’innovation pédagogique par le changement de posture, 2019.

 

Bibliographie :

  • BEITONE (Alain) et Al., Les sciences économiques et sociales, enseignement et apprentissages, De Boeck, Bruxelles, 2013.
  • BERTHIER (Jean-Luc) et Al., Les neurosciences cognitives dans la classe, guide pour expérimenter et adapter ses pratiques pédagogiques, ESF sciences humaines, Paris, 2018.
  • BERTHIER (Jean-Luc), Les neurosciences et l’avenir de l’éducation. Apprendre et enseigner autrement, in Futuribles, n°428, Paris, janvier-février 2019.
  • BORST (Grégoire), Comment fonctionne le cerveau, inFuturibles, n°428, Paris, 2019.
  • BORST (Grégoire), Les neurosciences cognitives de l’éducation doivent instaurer un dialogue entre le laboratoire et l’école »in Diversité, n°192, 2018.
  • CAILLEZ (Jean-Charles), La classe renversée. L’innovation pédagogique par le changement de posture, Ellipses, Paris, 2019.
  • CHATEL (Elisabeth) et Al., Professeur de sciences économiques et sociales au lycée, un métier et un art, Hachette, Paris, 2002.
  • DEHAENE (Stanislas), Les quatre piliers de l’apprentissage. Ce que nous disent les neurosciences, inLa révolution de l’éducation, PSL, Paris, 2018.
  • GALY (Marjorie) et Al., Les sciences économiques et sociales, histoire, enseignement, concours, La Découverte, Paris, 2015.
  • GAUTIER Frédéric, Mettre en activité les élèves en SES : enjeux, obstacles et propositions, in Idées économiques et sociales, n°187, mars 2017.
  • HOUDÉ (Olivier), Sciences cognitives, neurosciences et éducation, inFuturibles, n°428, Paris, 2019.
  • PELLETIER (Marc), Apprentissages et mise en activité des élèves : quelques pistes pour lever les malentendus, in Idées économiques et sociales, n°187, mars 2017.
  • PRENSKY (Marc), Teaching Digital Natives : Partnering for Real Learning, Thousand Oaks (CA), SAGE Publications, 2010.
  • SERRE (Michel), Petite poucette, Le Pommier, Coll. « Manifestes », Paris, 2012.

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