Omniprésente dans l’actualité et les débats contemporains, l’économie, pierre angulaire des sociétés modernes, est paradoxalement une discipline récente. Née à la fin du 18ème siècle avec l’essor du système capitaliste, bien que l’origine de la pensée économique remonte au moins à l’Antiquité, c’est Adam Smith, le « père fondateur » de l’économie, qui a contribué à cette époque à autonomiser le savoir économique en l’émancipant notamment du droit et de la morale avec la publication en 1776 du premier livre d’économie intitulé Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations [1]. Traitant de problèmes centraux inhérents à la vie en société et fondamentalement attachée à l’étude de faits humains, l’économie n’a jamais vraiment disposée d’un statut clair. Partagée entre son ancrage d’origine aux sciences humaines et sociales d’une part et, les sciences exactes et de la nature vers lesquelles elle est inexorablement aspirée d’autre part, la question de la scientificité de l’économie demeure une source de controverse et continue d’alimenter les débats épistémologiques [2]. Si le recours à la formalisation mathématique et le développement de l’économétrie tendent à accorder plus de crédit aux théories économiques et aux discours des économistes, l’indépendance du raisonnement économique à l’égard de la philosophie et des jugements de valeur n’est toutefois pas acté. Ce questionnement disciplinaire implique à juste titre une certaine prudence des enseignants dans le processus de transposition didactique quant à la valeur relative à accorder aux savoirs savants, et devrait les amener à sensibiliser les élèves sur la prise de distance et au regard critique nécessaires à adopter face aux savoirs enseignés.

 

Ainsi, l’économie apparaît d’emblée comme une discipline scolaire particulière, à la fois attrayante mais complexe. Attrayante parce qu’elle s’intéresse au fonctionnement des sociétés actuelles en constante mutation, soulevant ainsi des questionnements profonds et polémiques, et que son objet d’étude touche directement au quotidien des élèves. Complexe car son champ d’analyse est vaste et mouvant, que contrairement à la plupart des autres disciplines elle ne dégage pas de vérités absolues et que l’étude des phénomènes économiques mobilise généralement les acquis d’autres disciplines. Ce faisant, l’économie a fait son apparition dans les plans d’études de l’enseignement secondaire il y a de cela à peine quelques décennies, avec comme finalité centrale de permettre aux élèves de mieux comprendre le monde qui les entoure, de développer leur esprit critique et ainsi devenir des acteurs sociaux éclairés [3]. Qu’il s’agisse d’économie « politique » ou d’économie « d’entreprise », la finalité essentielle de l’enseignement de l’économie vise à permettre aux apprenants de saisir les rouages et les enjeux d’une société fortement régit par les règles de fonctionnement propres au système capitaliste. Par ailleurs, dans un monde devenu hyperconnecté, l’économie se définit plus que jamais comme une matière vivante dont les thèmes enseignés sont en lien direct avec l’actualité et mobilisent de manière frontale les prénotions des élèves sur des sujets qui leur semblent familiers. Ainsi, parce que l’économie apparaît comme une discipline particulière, elle appelle à mettre en œuvre des pratiques didactiques spécifiques, originales, visant notamment à rendre l’apprenant pleinement acteur de ses apprentissages avec le souci constant de lier l’approche théorique au monde réel qui l’entoure. Si cela paraît de prime abord très intéressant, tant pour les élèves que pour les enseignants, il n’en demeure pas moins un exercice complexe, voire un véritable défi, qui peut être réalisé en puisant notamment dans les apports récents des neurosciences cognitives.

 

Les neurosciences cognitives « ont pour objectif d’identifier et de comprendre le rôle des mécanismes cérébraux impliqués dans les différents domaines de la cognition (perception, langage, mémoire, raisonnement, apprentissages, émotions, fonctions exécutives, motricité, etc.) » [4]. Leur champ d’étude est large, bien qu’il s’applique plus spécifiquement aux problématiques liées à l’attention, la motivation, la mémorisation, la compréhension et l’évaluation de l’apprenant. En outre, elles préconisent et promeuvent des pratiques pédagogiques novatrices, visant à s’adapter aux capacités cognitives des élèves en tenant compte des résultats de la recherche sur le fonctionnement du cerveau humain, tout en cherchant à tirer efficacement parti de leurs potentialités et à stimuler leur engagement dans les activités d’apprentissage en mettant en œuvre des dispositifs d’enseignement originaux. Plutôt que d’édicter des méthodes préconcues à la disposition des enseignants, elles les encouragent au contraire à adopter une attitude réflexive dans l’exercice de leur métier et à tester de nouvelles pratiques basées sur l’expérimentation et l’observation sur le terrain. Sans avoir la prétention de vouloir tout révolutionner au sein de la salle de classe, les neurosciences cognitives invitent davantage les enseignants à repenser collectivement leurs pratiques dans l’optique de les améliorer plutôt que les réinventer entièrement. Dès lors, à l’heure où le métier d’enseignant semble connaître une importante mutation, sous l’effet notamment du développement des technologies de l’information et de la communication, les neurosciences cognitives s’avèrent être une précieuse opportunité pour accompagner ce changement et optimiser les pratiques enseignantes. Alors que l’attention des élèves semblent de plus en plus difficile à obtenir dans la salle de classe, les neurosciences cognitives préconisent notamment de stimuler la motivation de l’apprenant en basculant d’une posture frontale et de contrôle de l’enseignant vers une posture plus souple centrée sur l’implication active de l’élève et le travail collaboratif, reléguant de fait le maître à un rôle de guide plus que de détenteur et transmetteur unique du savoir.

 

Toujours est-il que les neurosciences cognitives n’ont pas pour vocation de s’appliquer à l’enseignement d’une discipline scolaire en particulier. Leurs apports ont au contraire une portée transversale et sont applicables de manière interdiciplinaire. Mais alors, en quoi les neurosciences cognitives peuvent-elles spécifiquement servir l’enseignement de l’économie ? D’abord, parce que l’économie, de par sa nature, est tout à fait adaptée à l’application de méthodes pédagogiques basées sur l’implication active l’élève. Elle aborde en effet des thèmes et des concepts sujets au débat, tels que la croissance, le chômage ou la mondialisation, qui mobilisent directement les représentations personnelles des élèves et prennent appui sur l’actualité. D’où la pertinence de mettre en oeuvre des dispostifs d’enseignement s’appuyant sur le travail collaboratif et l’autonomisation des élèves, de préférence en utilisant les outils numériques, comme cela peut être le cas dans une configuration de type « classe renversée » [5]. Ces pratiques, accordant un rôle central au questionnement en tant que levier d’apprentissage tout en reconsidérant le statut de l’erreur, favorisent l’émergence de conflits cognitifs fructueux chez les élèves en leur laissant le temps de confronter leur propre perception de la réalité aux savoirs disciplinaires. En outre, les neurosciences cognitives insistent sur lien qui relie savoir, mémorisation et compréhension. Autrement dit, l’élève a besoin d’assimiler et mémoriser les connaissances de base pour être à même de décrypter et comprendre une situation nouvelle. Inversement, pour assimiler et mémoriser efficacement un ensemble de connaissances l’élève a besoin au préalable de les comprendre, d’où l’intérêt des méthodes de mémorisation spécifiques préconisées par les neurosciences cognitives. Or, du fait entre autres de son arrimage à l’actualité, l’économie est une discipline qui renvoie en permanence les élèves à des situations nouvelles, plus ou moins complexes, qu’ils doivent appréhender en s’appuyant sur les savoirs disciplinaires acquis et mémorisés. Cela peut être le cas de manière ciblée lors de la mise en activité des élèves autour de situations-problèmes par exemple. D’ailleurs, ces derniers découvrent l’économie tardivement dans le cursus scolaire par rapport aux autres disciplines et, à ce titre, ils doivent fournir un effort important pour se familiariser aux notions et assimiler le vocabulaire économique spécifique. Par ailleurs, parmi les multiples dispositifs pédagogiques possibles mobilisant les apports des neurosciences cognitives, le travail par projet s’avère particulièrement pertinent à mettre en œuvre en économie. Il permet en effet de rendre l’élève pleinement acteur de ses apprentissages en l’impliquant dans un projet qui lui tient à cœur, en lien direct avec ses centres intérêts et son environnement. Permettant de travailler sur des compétences disciplinaires mais aussi transversales, ce dispositif pédagogique amène l’apprenant à apprendre dans l’action de manière collaborative en le confrontant au monde qui l’entoure. L’économie offre sur ce point une multitude de possibilités, qu’il s’agisse d’actions en lien avec la thématique centrale du développement durable, la mise en œuvre d’actions commerciales ponctuelles comme source de financement à divers projets, l’engagement associatif ou même la création d’entreprise [6]. Enfin, de par les questions socialement vives abordées dans le cadre des cours d’économie, la prise en compte des émotions semble être une autre dimension des neurosciences cognitives intéressante à intégrer et invitant une nouvelle fois à la réflexion.

 

En définitive, à discipline scolaire originale on pourrait être tenté de répondre méthodes pédagogiques originales. Sans occulter ou même dénigrer les méthodes d’enseignement traditionnelles, il semblerait néanmoins que l’enseignement de l’économie se prête particulièrement bien à l’application de dispositifs pédagogiques alternatifs, complémentaires, mobilisant de manière pertinente les apports récents des neurosciences cognitives. Le champ des possibilités étant alors ouvert et très vaste, il ne reste plus qu’à immaginer et expérimenter de nouvelles pratiques sur le terrain…

 

Grégory Ode

IUFE – Didactique romande de l’économie

Gregory.Ode@unige.ch

 


[1] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, PUF, 1997.

[2] Se référer notamment à l’interview de Daniel Cohen donnée à France culture à ce sujet en date du 16.09.2017 (https://www.franceculture.fr/emissions/la-conversation-scientifique/leconomie-est-elle-une-science), ainsi que l’article d’Arnaud Parienty publié dans Alternatives économiques en date du 01.11.2016 (https://www.alternatives-economiques.fr/leconomie-une-science/00050875).

[3] Se référer sur ce point aux divers plans d’études en vigueur.

[4] Jean-Luc Berthier, Grégoire Borst, Mickaël Desnos et Frédéric Guilleray, Les neurosciences cognitives dans la classe. Guide pour expérimenter et adapter ses pratiques pédagogiques, ESF sciences humaines, 2018. Se référer également au site Internet suivant : https://sciences-cognitives.fr.

[5] Lire notamment sur le sujet l’article de Catherine Faust publié le 30 janvier 2019 sur le site Innovation pédagogique (https://www.innovation-pedagogique.fr/article4511.html), ou encore l’ouvrage de Jean-Charles Caillez, La classe renversée. L’innovation pédagogique par le changement de Postureparu en 2017 aux éditions Ellipses marketing.

[6] Dans les grandes classes, les élèves apprécient particulièrement de travailler sur des projets de création d’entreprise. Permettant de travailler des compétences multiples et interdisciplinaires, telle que l’association de l’économie et du droit, il existe plusieurs organismes pouvant intervenir en appui des enseignements dans les écoles.

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